J'AI RENCONTRE D. JAMES ELDON alors qu'il travaillait comme videur au célèbre Scrap Bar, sur McDougal, un lieu mythique où se côtoyait une faune hétéroclite composée de punks, d'étudiants, de mannequins en route pour la gloire ou sur le chemin de la déchéance, de bikers aux lourds perfectos cliquetant de breloques et de célébrités bien entamées, comme Joe Ramone.
D.James faisait alors partie des Manhattan StarRiders, un gang bigarré dont je n'ai jamais su les véritables activités. Il buvait comme un trou et n'avait jamais écrit une ligne de sa vie. Cependant, j'avais remarqué qu'il dévorait avec frénésie tous les livres qui tombaient à portée de ses longues mains aux doigts sertis de bagues aux motifs macabres. Nous sommes devenus amis (une fois ou deux, il m'a même sauvé de situations délicates, en fin de soirée). Et de retour à Paris, j'ai eu la surprise de recevoir les premières nouvelles qu'il avait ébauchées et qui allaient devenir "Made in New York".
Ses textes étaient noirs et durs, comme l'était la vie qu'il menait, mais toujours avec une réelle sympathie pour l'humanité de ses personnages et un humour qui embellissait le désespoir.
Depuis 1988, les choses ont bien changé. D.James ne boit plus une goutte d'alcool, il a été un moment employé dans le service de maintenance informatique de l'Associated Press avant de tout plaquer pour travailler dans une concession Harley-Davidson de Los Angeles, où il habite aujourd'hui. "Plus loin vers l'Ouest" : une histoire américaine. en quelque sorte.
Une histoire d'écriture aussi. car D.James n'a plus lâché la plume. Elle a gagné en précision, en dureté, comme celle de Dashiell Hammett, l'un de ses maîtres. Losers au chômage, fils prodigues en fin de parcours, yuppies au bord de la crise de nerfs ou flics désenchantés, ses personnages de prédilection sont tour à tour enthousiastes et désespérés, futiles et graves, cyniques et compatissants. Eldon les saisit toujours au moment où ils basculent, à l'instant précis où se fait jour la cruelle vérité des choses.
Restait à passer au roman. Avec "Threads", il franchit une étape décisive, renouvelant le genre pourtant exigeant du procedural et réussissant à tenir en haleine son lecteur, pourtant embarqué loin des sentiers battus, jusqu'à un dénouement qui lui glacera le sang.
