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KRIS SAKNUSSEMMM est originaire de San Francisco et il a passé beaucoup de temps en Australie, en Nouvelle Calédonie et dans les îles du Pacifique. Il habite aujourd'hui Los Angeles. Son premier roman, Zanesville est devenu un classique de la science-fiction délirante, traduit dans quinze pays.

Parallèlement à son travail d'écrivan, Kris Saknussemm est également peintre, photographe et leader de Clamon, un groupe expérimental dont il écrit les paroles et la musique. Chroniqueur dans Playboy et dans Nerve.com, il a acquis une certaine autorité en matière de sexualité fétichiste, un thème qu'on retrouvera dans Minuit Privé et dont il dit qu'il lui aurait été inspiré lors d'un séjour prolongé à Paris. « Il m'a suffi de transposer cette expérience dans les rues chaudes de San Francisco et de Los Angeles, des ambiances que je connais bien. Rien n'est plus étrange que la manière dont on chérit ses propres cauchemars - sinon le plaisir qu'on éprouve à les recréer. »

Brève confession d'un adepte de la plume et du scalpel

 

Écrire. J'ai toujours écrit, des nouvelles, des poèmes, du plus loin que je me souvienne. Mon père était un adepte des histoires longues et invraisemblables. Ma mère était musicienne (mais elle était incapable d'enseigner la musique) et professeur de lettres. À la maison, on baignait donc dans la narration et l'écriture. Ma sœur, elle, était une sorte de génie des sciences, un peu excentrique. J'avais donc besoin d'un truc à moi, et l'écriture me convenait bien, apparemment.
J'ai commencé par écrire des paroles de chanson et des récits d'aventure. Pendant un moment, j'ai même voulu devenir parolier à succès. J'aurais travaillé avec un excellent compositeur-arrangeur, dans une petite pièce, avec un piano et des deadlines très serrées, commande le matin et livraison dans l'après-midi...

 

Publier. Mais la route est longue pour l'écrivain... En dépit du succès de mon premier roman, Zanesville, j'ai reçu des lettres de refus très nombreuses pour Minuit privé. Le milieu de l'édition new-yorkais, en particulier, trouvait le livre trop cru, trop explicite. Explicite ? Le service des urgences dans un hôpital peut être explicite, en effet. Mais un livre ? Et ce n'est pas seulement l'influence du conservatisme tendance intégriste qui provoque ce genre de réaction, c'est aussi la culture de la political correctness. La France et le reste de l'Europe sont bien plus ouverts, de ce point de vue. Je crois qu'en dépit de tout se qui se dit et s'écrit aux Etats-Unis sur la différence des sexes, le féminisme, etc., il y a dans la façon dont nous parlons du sexe dans ce pays une grande malhonnêteté, ce qui, pour moi, signifie également qu'il y a une grande malhonnêteté dans nos pratiques sexuelles.

 

Minuit privé. À l'origine du roman, il y a un certain nombre d'éléments qui me viennent d'une connaissance directe, hélas, du monde du crime et de la corruption qui règne dans les rangs de la police. Mon demi-frère a sombré dans la drogue, est devenu un voleur de voiture hors pair. Un flic pourri qui était dans la combine a fini par lui tirer une balle dans la tête. J'ai été arrêté dans le cadre de l'enquête qui a suivi, même si je n'avais été mêlé à rien de tout cela. C'était une expérience plutôt intense, et ça m'a ouvert les yeux. J'ai vu aussi plusieurs de mes amis trafiquer de la drogue, un peu ou beaucoup, essentiellement par nécessité. Contrairement à mon demi-frère, pour qui le crime lui-même était une drogue.
Autre élément, une histoire d'amour qui, en apparence, était très ardente. Et cependant, il y avait là-dessous beaucoup de froideur et de détachement, et cela m'a fait réfléchir. La plupart des histoires d'amour finissent mal, on le sait bien. Mais pourquoi ? Quelles sont les vraies raisons de cet échec ? Mon personnage principal donne une réponse qui, je le crois, est très vraie, et très importante. Elles finissent mal parce qu'elles ne sont pas assez complices, pas assez conspiratrices. Pour moi, c'est vraiment cela, le cœur du livre.

 

Bataille de genres. Avant l'âge adulte, la plupart des lecteurs apprécient la littérature de genre ; il y en a même qui l'adorent. Mais dès l'université, la vie active, cette adoration commence à leur paraître coupable. Pour l'auteur, c'est aussi une question de crédibilité artistique. L'écrivain de genre est-il vraiment pris au sérieux ? Je ne crois pas que je sois vraiment un écrivain de genre. En tout cas, je ne suis pas reçu dans leurs cercles. Je fais partie de ces écrivains - et c'est un mouvement qui se généralise - qui s'emparent des genres et les plient à leur fantaisie, qui utilisent le langage de la rue et qui essayent d'en tirer une littérature en effet impropre. À bien y réfléchir, c'est ce que font presque tous les grands auteurs. Du moins ceux que je considère comme tels.

 

Cinéma. Le monde du cinéma me tente énormément. J'ai un synopsis à l'étude chez quelques producteurs, une histoire intitulée Le ravin, qui mêle psychologie et surnaturel. Il y est question de sexe et de trahison dans une petite ville, et de la question des démons. Sont-ils réels, n'existent-ils que dans nos esprits - ou y a-t-il une troisième possibilité ?

Influences. Quand j'ai commencé à écrire, j'étais très influencé par les écrivains du Sud des États-Unis. Puis par les surréalistes français et la Beat Generation. J'admirais leur audace, leur liberté, mais aussi leur camaraderie. Avec eux, l'acte d'écrire devenait séduisant. William Burroughs et Raymond Roussel sont restés des influences de premier plan, de même que Borges et que l'extraordinaire Cortazar. En écrivant Minuit privé, j'ai également pensé à ce qui a pu s'écrire aux États-Unis en terme de polars très réalistes, au Grand Guignol, mais aussi à nombre de films policiers un peu obscurs. Excessifs, mais très poétiques et en fin de compte denses et réels, à mon sens du moins.

 

La suite. Minuit privé (Private Midnight) constitue un monde à part, et je l'ai conçu comme le premier élément d'une trilogie. Devraient suivre Magnetic Midnight et Perfect Midnight. Cela dit, un de mes critiques ayant eu la gentillesse de me considérer comme "l'auteur américain le plus étrange du moment", je dois dire que même l'auteur le plus étrange doit parfois prendre du recul avec l'étrangeté. Je vais donc prendre mon temps pour écrire les deux volumes suivants. Pour le moment, je travaille dans une veine plus comique. Il faut que je rompe quelque temps avec la noirceur bizarre et la triste musique de Minuit privé.


Kris Saknussemm
(Entretien et traduction Anne-Sylvie Homassel)

La bande-annonce de Private Midnight

YouTube-Video

Kris Saknussemm chez Zanzibar

MINUIT PRIVE

V.O. PRIVATE MIDNIGHT

Traduit de l’anglais

(américain)

par Anne-Sylvie Homassel